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Notre lettre d'information

 

Décryptage Développement social et soutien à l’autonomie

Après être revenu sur les fondements, les objectifs du développement social mais aussi sur les acteurs qui y sont nécessairement impliqués et les conditions de la mise en œuvre d’une véritable ingénierie favorisant son imprégnation dans les pratiques, le Jas, en collaboration avec l’Odas, entend dessiner ce que sa déclinaison au cœur des politiques sociales pourrait changer. Tout d’abord en matière de soutien à l’autonomie et, dans les deux prochaines séquences, en ce qui concerne la protection de l’enfance et l’insertion.

Un nouveau regard est nécessaire à propos de la perte d’autonomie, où les responsabilités publiques ne peuvent se déployer qu’en lien étroit avec les familles, les associations et les habitants. C’est la question de la perception du vieillissement qui est ici posée mais pas seulement. La question du soutien à l’autonomie concerne aussi toutes les autres personnes atteintes d’un handicap et ce sans référence à l’âge. Car si notre pays sait protéger les personnes les plus fragiles, il a du mal à les intégrer.
Certes, chacun reprend à son compte, dans les nombreux cénacles sociaux, l’idée selon laquelle “soutenir une personne à domicile, c’est avant tout l’aider à en sortir”. Des progrès considérables ont été faits pour développer et élargir l gamme des services proposés (accueil séquentiel, accueil de jour, hébergement temporaire, garde de nuit itinérante…). Mais comment rester insensible au fait que, dans une société qui se dit solidaire, un tiers des personnes âgées de plus de soixante-dix ans se disent de plus en plus isolées ? Et que la plupart des établissements pour personnes âgées ou handicapées se trouvent à la périphérie des agglomérations ? Comme une trace visible de notre inaptitude à accepter le handicap.

RASSEMBLER TOUTES LES SOLIDARITÉS

De fait, à la différence des pays voisins, comme l’Italie, nous avons du mal en France, lorsque la perte d’autonomie survient, à prendre en considération les attentes réelles des personnes concernées. Or, celles-ci peuvent être différentes de celles de leurs familles ou des institutions, souvent plus soucieuses de protéger que de soutenir. Ainsi, bien que diverses enquêtes révèlent que les personnes en perte d’autonomie souhaitent avant tout pouvoir continuer à vivre comme tout le monde, les efforts engagés par les pouvoirs publics portent-ils avant tout sur des réponses spécifiques. Les intéressés plébiscitent l’adaptation des services de droit commun, mais c’est l’autre option qui prévaut. Et lorsque les décideurs évoquent l’accessibilité, c’est principalement à propos d’adaptations techniques, comme le prévoit la loi du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances des personnes handicapées, au demeurant peu appliquée parce qu’inapplicable.
Il est donc impératif de reconfigurer les propositions pour qu’elles impliquent autant les professionnels de l’urbanisme que ceux des transports, du sport, de la culture, du domaine social… Va-t-on enfin comprendre que l’enjeu actuel de l’accessibilité repose autant sur la présence humaine que sur l’adaptation des équipements ? Il est consternant de voir aujourd’hui des personnes handicapées ou très âgées se détourner des transports publics, parce qu’elles ne sauront pas utiliser des billetteries électroniques ou qu’elles n’auront pas la possibilité d’être orientées ou aidées.
Le renforcement de la présence humaine (professionnelle et bénévole) aurait par ailleurs le mérite d’alléger la tâche des aidants naturels au moment où se pose la question cruciale de leur avenir. En effet, l’utilité des aidants familiaux auprès des personnes en perte d’autonomie ne cesse de s’accroître alors que leur nombre tend à se réduire. D’ici vingt à trente ans, l’arrivée à l’âge de la dépendance d’une génération nombreuse et ayant eu peu d’enfants provoquera un déséquilibre démographique important, réduisant le nombre d’aidants potentiels. D’autant plus que la mobilité géographique croissante des jeunes générations contribuera également au déclin des solidarités familiales.
Pour soutenir le maintien à domicile, on ne pourra donc plus éviter de construire une coopération indispensable entre les personnes concernées, leur famille, les professionnels, mais aussi les bénévoles et les voisins. Autrement dit, une complémentarité de services entre la solidarité familiale, la solidarité publique et la solidarité de proximité. Contrairement à ce qui se passe dans d’autres pays, ceci n’est toujours pas perçu comme une priorité en France. Quand donc osera-t-on s’investir durablement dans l’organisation de réseaux d’entraide, bâtis sur une compréhension mutuelle de l’intérêt présent et futur d’une interdépendance organisée ?

REPENSER L’HÉBERGEMENT
Penser autrement est également essentiel lorsque l’on aborde la question du passage du domicile à l’établissement. Le choix de la maison de retraite n’en est plus un : on n’y a recours que contraint et forcé. L’importance du coût des séjours et le caractère de plus en plus médicalisé des modes d’accueil contribuent à ce désamour. De même que l’augmentation constante du niveau moyen de dépendance des résidents dissuade tous ceux qui conservent encore une partie de leur autonomie. Car vivre dans un univers de personnes de plus en plus dépendantes ravive quotidiennement la perception de sa propre déchéance.
Mais c’est surtout la disparition de toute vie sociale dans les établissements qui inquiète. En effet, depuis une vingtaine d’années, la prolifération des directives assèche progressivement toute capacité d’animation et de vie sociale, et entretient une conception condescendante de la relation à la fragilité, pensée essentiellement en termes de sécurité. Comme le montre symboliquement la position du contrôleur général des lieux de privation de liberté, qui souhaiterait étendre sa compétence sur les établissements d’hébergement des personnes âgées dépendantes.
Dans ces conditions, l’intérêt pour de nouvelles formes d’hébergement aptes à offrir aux personnes fragilisées l’assurance d’être épaulées tout en gardant leur libre arbitre s’accroît. Et de plus en plus de collectivités souhaitent s’engager dans cette voie. Certaines choisiront alors de construire des appartements ordinaires mais regroupés, de manière à favoriser un soutien mutuel complété par l’organisation de services. D’autres préféreront la cohabitation de personnes d’âges différents en développant, par exemple, des expériences de colocation avec des étudiants. D’autres, enfin, iront jusqu’à repenser tout un quartier pour que cessent les fractures générationnelles, comme à Saint-Apollinaire (Côte-d’Or).

UN PRINCIPE A BANNIR
Des expériences qui ont toutes prouvé leur pertinence mais qui peinent à se diffuser, en raison des contraintes particulièrement stérilisantes d’une réglementation inspirée du principe de précaution. Un principe qui se justifie en matière sanitaire par exemple, mais qui semble bien peu compatible avec le désir de vie sociale des personnes fragilisées. On peut légitimement penser qu’il résulte principalement du souci de protéger les institutions. C’est d’autant plus évident que cette production de normes intervient paradoxalement à un moment où les nouvelles générations de personnes âgées et de personnes handicapées s’avèrent plus exigeantes en matière d’autonomie et de responsabilité. C’est pourquoi il est primordial de proclamer le “droit au risque” des personnes en perte d’autonomie, en définissant si nécessaire par voie législative un système de décharge de responsabilité et de couverture assurantielle qui permettrait aux responsables de services et d’établissements de privilégier la dimension d’animation sur la dimension sécuritaire. Sans omettre d’encourager partout les bonnes pratiques qui osent s’affranchir des normes pour privilégier le bon sens. Sur ces aspects, l’association Simon de Cyrène et la Maison de l’Amitié à Albi sont particulièrement exemplaires.
Des propositions qui sont déjà mises en œuvre dans des sociétés, pourtant fortement judiciarisées comme au Québec, où l’on n’hésite pas à lancer des expériences risquées telles que la délivrance de repas confectionnés par des bénévoles dans leurs propres domiciles. Il reste que, pour avoir toutes ses chances, l’intégration dans la cité des personnes dépendantes ou handicapées doit aussi reposer sur la qualité d’implantation des équipements et services proposés. Il serait opportun à tout le moins de rejeter toute demande de création d’hébergement collectif qui négligerait la possibilité d’une vie sociale extérieure.
L’appréciation de la qualité de l’offre devrait notamment se faire sur les critères de proximité avec les commerces et avec des transports publics pour faciliter les visites des familles et les sorties.
L’orientation ainsi prise nécessiterait alors d’associer plus explicitement les villes et les agglomérations à la planification médico-sociale et sanitaire émanant des départements et de l’État, ce qui ne se fait pas, alors que les trois-quarts d’entre elles le souhaiteraient. Il est vrai qu’elles détiennent, avec leurs politiques d’habitat, d’urbanisme et de transport, les clefs de l’intégration des personnes en perte d’autonomie. C’est pourquoi, pour réussir cette coopération entre collectivités locales, on ne pourra éviter de redéfinir le champ social de façon extensive, en ne se référant plus seulement à des publics précarisés, mais à tous les habitants : le social retrouvant ainsi sa vocation première, faire société.

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