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École : la Révolution Douce

De tout temps, l’école républicaine a eu le souci de développer le sens civique et l’esprit critique des enfants. Mais cette aspiration est aujourd’hui confrontée à de dures réalités issues de la détérioration du contexte économique et social, sans omettre de mentionner l’évolution de la structure familiale. Les enseignants ne peuvent plus faire face seuls à la désocialisation des enfants, à la précarisation de certaines familles, à la perte des repères collectifs et sociaux. C’est pourquoi, depuis plusieurs années, on s’efforce de compléter l’enseignement d’activités éducatives aptes à transmettre les valeurs du bien commun. Mais si l’on veut aller encore plus loin pour faire de l’école un véritable laboratoire de l’engagement civique et du vivre ensemble, encore faut-il savoir en faire un espace de plus en plus ouvert sur son environnement.

Retour aux fondamentaux

Malgré la brûlante nécessité d’adapter l’institution scolaire aux évolutions de la société, les réformes proposées suscitent souvent de fortes oppositions. Nombre de ministres s’y sont déjà cassé les dents. Mais contrairement aux idées caricaturales, les résistances pour défendre l’institution sont plus souvent initiées sur la question des moyens que sur celle des projets. Car un nombre croissant d’enseignants affichent leur conviction que l’école doit pouvoir davantage accompagner famille et enfant dans une société en proie au délitement du vivre ensemble.

C’est au fond un retour à la vocation première de l’école chargée d’offrir des repères. “La démocratie a le devoir d’éduquer l’enfance selon les principes mêmes qui assureront plus tard la liberté de l’homme”, considérait ainsi Jean-Jaurès. Le 21 octobre 1886, celui qui était alors tout jeune député, s’adressait aux parlementaires en ces termes pour préciser ce qui devait, selon lui, constituer l’objectif de l’école : “Embrassant la vie dans toute son ampleur, l’école doit ouvrir les voies de l’esprit et les voies de la conscience. Dégagée de tout objectif de formation professionnelle trop précoce, l’école doit apprendre à penser sa vie tout en vivant sa pensée dans une éducation qui débouche sur un vrai projet d’éducation tout au long de la vie”.

Des propos qui présentent aujourd’hui un intérêt encore plus concret à un moment où la culture de l’instantané tend à prendre de plus en plus souvent le pas sur l’essentiel, faute de savoir discerner le vrai du faux dans un volume insensé d’informations. Mais pour concrètement réussir cette école de la connaissance et des valeurs, encore faut-il savoir l’ouvrir sur les élus, les parents et, au-delà, les habitants.

Co-construire l’école avec les habitants

C’est fortes de cette conviction que de nombreuses écoles poursuivent aujourd’hui une révolution douce sur le terrain. Et ce grâce à leur ouverture sur leur territoire, à l’instar de l’école primaire et maternelle de Trébédan, village des Côtes-d’Armor de 420 habitants.

Ici, l’école du Blé en herbe n’est pas une institution refermée sur elle-même, bien au contraire. Elle est même parvenue à rassembler tous les acteurs sociaux locaux autour du projet de reconstruction de l’école pour s’en servir à cet effet. “Notre école a fait le lien entre les associations qui existaient, les anciens, le club de foot, l’amicale laïque…

Beaucoup sont venus participer à la définition du projet et aux aménagements”, témoigne un parent d’élève.

L’objectif porté par Nolwenn Guillou, directrice de l’établissement, était pour le moins ambitieux : parvenir à mobiliser les élèves autour des valeurs de coopération, de respect des autres et de l’environnement.

Et pour y parvenir, les institutrices de l’école maternelle et primaire ont choisi de faire de la rénovation de l’école une aventure humaine et un projet artistique à part entière, avec l’aide de la designer internationale

Matali Crasset. Du déménagement à la démolition, en passant par le chantier et le retour dans les nouveaux bâtiments, chacune de ces étapes a fait l’objet d’un travail pédagogique avec les élèves et leurs parents. À titre d’exemple, des artisans sont venus expliquer les méthodes de construction et le mobilier a été monté en commun.

Une fois le bâtiment réhabilité, la médiathèque est alors devenue celle du village. De même, l’ouverture de l’école au monde extérieur est matérialisée par la création de sculptures monumentales en bois, qui débordent de la cour de récréation sur la place centrale du bourg. Ici, on les appelle “les extensions de générosité”.

Cette première mobilisation réussie, chacun a alors souhaité poursuivre en multipliant les actions intergénérationnelles comme Lire et Faire lire par exemple. De même, on a fait le choix d’inviter les anciens à transmettre leurs connaissances aux enfants, en matière de jardinage ou de bricolage et à partager des moments festifs. Plus concrètement encore, écoliers et retraités ont réalisé ensemble un petit guide touristique présentant la commune et ses environs, mais aussi un film d’animation avec les anciens des communes alentour. “Chacun de nos projets repose sur une démarche de coconstruction associant tous les acteurs intéressés, insiste Nolwenn Guillou.

Notre école fonctionne finalement comme devrait fonctionner notre société, en mettant les gens en confiance et en choisissant toujours des projets valorisants pour chacun”. Depuis, l’état d’esprit et la dynamique développés par l’école ont trouvé un écho dans “La fabrique d’énergie citoyenne”, une association qui s’appuie sur le partage de compétences et la mise en synergie des différentes associations de la commune. Cette association a ouvert, aux portes de l’école, un café associatif qui propose ateliers et animations et dont le modèle essaime désormais auprès des communes voisines. La clef d’un tel succès selon Nolwenn Guillou ? “Toujours savoir rester humbles, bienveillants et surtout ouverts”, confie la directrice, qui s’attèle déjà à la préparation d’un prochain séminaire réalisé avec les élèves sur le changement climatique.

L’école de la confiance

“Faire tomber les murs de la forteresse école”. Tel est le choix que l’on a également fait en Seine-et-Marne, à l’école élémentaire Bel Air de Torcy. Un véritable défi pour cette école implantée dans le quartier de l’Arche-Guédon, quartier très défavorisé sur le plan social et économique, classé en politique de la ville. Quelque 600 logements sociaux entourent l’établissement qui n’est toutefois pas classé en zone prioritaire, même s’il en possède toutes les caractéristiques. Quand Yvan Nemo y prend ses fonctions de directeur au début des années 1990, il est tout de suite confronté à un important climat de violence : stress et agressivité des enfants entre eux et envers les adultes, mais également incivilités et violences envers l’école. Difficile à l’époque de concevoir la moindre kermesse sans que cela dégénère.

Ancien élève de Pierre Bourdieu et rompu aux principes de l’éducation populaire, Yvan Nemo décide alors d’insuffler au sein de son école une démarche pédagogique favorisant la curiosité et le goût d’apprendre. “Cette démarche ne pouvait se faire sans un climat de respect et de confiance, dans l’école et envers l’école”, souligne-t-il.
Enseignants, parents d’élèves, associations et habitants, tous décident alors de se retrousser les manches autour des enfants du quartier, sur le principe africain qu’“il faut tout un village pour élever un enfant”. Une association est créée, Arché, qui regroupe des professeurs, des animateurs de la MJC et des parents. Cette association anime désormais avec ses bénévoles un club informatique utilisant les moyens de l’école Bel-Air.

Un espace d’apprentissage et de partage ouvert à des jeunes qui n’y sont plus scolarisés mais qui ont été repérés pour leur envie d’apprendre. Un cercle vertueux ouvert sur une véritable dynamique de quartier.

Aujourd’hui, entre l’école élémentaire et l’école maternelle, siège une miniferme mise en place avec le soutien d’une autre association, Mafalda. On y trouve un enclos à chèvres, une volière, un clapier, un potager, un jardin botanique, un bassin et même une station météo… Tous ces équipements sont entretenus et exploités par les enfants. Ici aussi, les anciennes générations sont mises à contribution pour apporter aux plus jeunes leurs connaissances sur les animaux et les cultures. Les habitants se sont appropriés la mini-ferme, qui participe à l’identité du quartier. Et chaque matin du pain ou des épluchures sont déposés devant les grilles de l’école pour nourrir les animaux. Symboliquement, avec le soutien du centre de loisir Mafalda et de la Mairie, la kermesse de l’école est désormais organisée dans la rue devant l’établissement, devenu un espace partagé avec les habitants. De même, l’association d’aide au projet éducatif du Bel-Air (APeBa), qui réunit des habitants, mais aussi d’anciens élèves, se mobilise pour aménager et entretenir les infrastructures de la mini-ferme. Et la toute récente

Génération Bel-Air, née de l’envie d’anciens élèves aujourd’hui intégrés dans la vie professionnelle, leur permet d’apporter leur expérience au service des plus jeunes. “Plutôt que de trainer, on vient ici et quand on arrive au collège, on se rend compte qu’on a plus appris que les autres élèves, confie aujourd’hui un ancien élève de Bel

Air qui a choisi de réaliser un service civique au sein de l’association Arché.

S’il n’y avait pas eu tout ça, non seulement je ne préparerai pas un bac scientifique, mais je ne serai même plus à l’école. Alors c’est normal que je leur rende tout ce qu’ils m’ont donné”.

Pour Yvan Nemo, il n’y a pas de secret : l’école n’est pas qu’un lieu institutionnel de transmission du savoir, c’est avant tout un espace social.

L’excellence pour tous

Autre exemple de cette révolution douce avec l’école Olympe de Gouges, à Bondy. “Dès la construction de l’école, la municipalité a voulu qu’elle ne soit pas uniquement un lieu de l’éducation nationale mais plutôt un endroit ouvert à tous quel que soit son âge”, explique Yannick Saint- Aubert, directeur de l’école et conseiller municipal délégué à l’Éducation populaire.

Ici, la construction de l’école, conçue comme un espace éducatif ouvert à tous, est partie du constat d’une déficience de mixité sociale sur le territoire bondynois, le paysage de la ville étant marqué par de fortes disparités.

Conscient d’une fracture urbaine entre le sud et le nord de Bondy, séparés par le canal de l’Ourcq, les services Enseignement et Culture de la mairie ont donc souhaité rééquilibrer les dynamiques culturelles sur le territoire via la création d’un lieu éducatif ouvert, attractif et innovant dans un quartier perçu comme défavorisé du nord de la ville. L’ambition de la municipalité était triple : développer un établissement scolaire investi aussi bien par les enfants que par les adultes, travailler à la porosité entre l’école et son quartier et favoriser l’accès de proximité à l’excellence pour tous. C’est ainsi sur la base d’une volonté politique forte qu’a été construite l’école Olympe de Gouges en 2007. Il a été en particulier décidé que cet établissement ne resterait pas cantonné aux activités scolaires habituellement destinées aux enfants, mais qu’il s’ouvrirait sur un public traditionnellement jugé “hors champ de adultes. En pratique, l’école a donc été segmentée en deux parties : le premier étage est réservé aux tâches scolaires tandis que le rez-de-chaussée accueille les ateliers. Depuis son ouverture, un espace multimédia propose à tous les habitants un accès libre et gratuit aux ordinateurs, tous les jours sauf le mercredi et le dimanche. Des formations en informatique sont également dispensées quasi quotidiennement par des animateurs de la mairie.

Suivant la logique de décloisonnement du nord de la ville, le conservatoire municipal de musique, initialement implanté au sud de Bondy, déploie une antenne dans l’école où des cours pour adultes sont dispensés. Un partenariat a encore été initié avec l’Association Sportive de Bondy pour y organiser des cours de yoga hebdomadaires.

Mais si les activités sont variées, elles gardent cependant une nécessaire cohérence entre elles : toutes sont investies par une même notion commune, celle de l’excellence. Car l’idée est bien de garder présent à l’esprit que l’excellence doit être accessible à tous et non pas être réservée à l’élite de certains quartiers.

Aujourd’hui, de nombreuses associations sont accueillies à l’école Olympe de Gouges, à l’instar de l’AFJO (Association Famille Jeunesse d’Olympe), du réseau Éducation Sans Frontières ou encore de l’association les Amis de l’Afrique. Cette présence associative dans l’enceinte des bâtiments scolaires contribue directement à renforcer l’identité citoyenne de l’école pour qu’elle devienne un espace social repéré par tous les Bondynois. Résultat, le pôle d’activités d’Olympe de Gouges est désormais investi par des habitants issus de tous les quartiers qui se sont approprié le lieu. Et tandis qu’auparavant, ceux vivant dans des quartiers plus favorisés exprimaient leurs inquiétudes quant à l’insécurité régnant alors dans le quartier Olympe de Gouges, les démarches initiées par l’école ont permis de faire évoluer leur perception en leur démontrant que les espaces publics du nord de la ville ne correspondaient plus à leurs appréhensions.

Une révolution tranquille se prépare

C’est encouragé par ces signes d’ouverture que l’Odas a décidé de lancer en partenariat avec le ministère de l’Éducation nationale, la Ligue de l’enseignement et dix départements une recherche-action pour analyser les conditions aptes à favoriser cette ouverture de l’école sur son environnement.

Et pour préparer cette dynamique, un travail de préfiguration a été lancé avec la ville d’Orly (voir encadré) pour recenser tout ce qui peut oeuvrer à un projet éducatif dans une ville. Car au-delà du souci de donner une nouvelle impulsion à l’école, il est évident que la grande question que se posent les élus locaux est celle du défaut de coopération entre les divers acteurs locaux avec de graves répercussions sur le soutien à l’enfance et à la famille.

Selon Didier Lesueur, directeur général de l’Odas, “la démarche sera étalée sur trois ans avec une première étape consacrée à l’établissement d’un diagnostic des besoins et ressources éducatifs des territoires retenus pour l’expérimentation.

Cette connaissance permettra de mettre en synergie tous les acteurs concernés dès le lancement de la dynamique. Il sera alors plus facile d’associer enseignants, bénévoles, habitants, élus et autres professionnels du travail social à la recherche des diverses actions aptes à optimiser le rôle éducatif de l’école. Car l’école est aujourd’hui l’un des rares espaces où se côtoie encore la population dans sa diversité mais aussi dans un même désir de se préoccuper de l’avenir de nos enfants”.

Preuve que, lorsqu’elle le souhaite, l’école sait aujourd’hui “ouvrir les voies de l’esprit et les voies de la conscience”, comme en rêvait Jean-Jaurès. ■

À Orly (23 500 habitants, Val-de-Marne), l’ouverture de l’école vers l’extérieur résulte d’une volonté municipale forte impulsée par Christine Janodet, maire de la ville. Raison pour laquelle la ville a sollicité l’Odas pour y mener une recherche-action. Car la municipalité a choisi d’orienter son projet éducatif à destination des 0-25 ans, bien au-delà de l’enceinte de ses écoles. Cette même volonté d’ouverture et de coopération avec les partenaires extérieurs guide les actions en faveur des plus jeunes. Trois exemples concrets en témoignent. Le premier résulte du développement des “cafés-parents”, instances destinées à favoriser le dialogue naturel entre les parents d’élèves et le corps enseignant. Un moyen surtout de cerner au mieux les attentes et les besoins des familles en dehors du cadre strictement institutionnel des établissements scolaires.

Le second réside dans la mise en place de maisons de l’enfance, instances municipales, dont la vocation est d’animer des “ateliers scientifiques” accompagnés par les professeurs sur le temps scolaire. Une façon efficace d’envisager l’école “hors les murs” qui met à profit les indispensables synergies existant entre le corps enseignant, l’équipe d’animation municipale et les élèves.

Plus original encore, c’est avec l’institution policière que collaborent depuis quelques années les écoles de la ville. Un brigadier-chef y assure régulièrement, dès le CE1, des interventions axées sur la protection de l’enfance, mais également sur le thème des violences faites aux femmes. Une manière d’aider indirectement les familles en impulsant une démarche de prévention et de protection de l’enfance à l’attention d’un public particulièrement sensibilisé à ces questions.

QUESTIONS À CHRISTINE JANODET, MAIRE D’ORLY

Le Jas : Votre commune s’est engagée dans une démarche d’ouverture de ses écoles vers l’extérieur. Quelles sont selon vous les clefs de cette réussite ?

Christine Janodet : Notre commune s’est engagée au départ dans une réflexion sur “comment être une ville bienveillante à l’égard des familles et des enfants en difficulté”. Le Centre communal d’action sociale de la ville d’Orly fait le constat que malgré des actions et acteurs nombreux sur le territoire communal, il y a un défaut d’information et de maillage vers les dispositifs pertinents et profitables à des familles en difficulté ; par ailleurs les mécanismes de réactions face à une situation difficile d’un enfant divergent. Ainsi, une famille, selon l’interlocuteur ou l’institution qui la reçoit en premier, ne sera pas égale devant l’accès au service, aux droits et à une amélioration de sa prise en charge. Les clefs de réussite de notre démarche sont donc le décloisonnement des institutions, le travail en transversalité ainsi qu’une volonté politique forte dans l’intérêt des enfants et des familles.

Le Jas : En quoi les maires ont-ils selon vous un rôle particulier à jouer pour favoriser l’ouverture de l’école vers l’extérieur ?

C.J. : Les maires sont les premiers interlocuteurs des habitants. Ils ont un rôle de coordination locale et sont les seuls interlocuteurs légitimes pour mettre en œuvre les conditions favorables pour la réussite d’une telle politique transversale qui doit associer, sur le territoire communal, les habitants, les services municipaux, départementaux, l’éducation nationale, les associations locales, les services de santé.

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