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Entretien Fraternité, le temps de l’action

À l’occasion de la sortie du dernier ouvrage de Jean-Louis Sanchez “La Fraternité n’est pas une chimère – 35 réformes indispensables pour rétablir le vivre-ensemble” (éditions L’Harmattan), s’appuyant sur 30 ans d’observation de l’Odas, Le Jas a organisé une discussion à bâtons rompus entre le délégué général de l’Odas et Jean-Paul Delevoye, auteur de la préface. En 1999, ils avaient lancé ensemble le tout premier “Appel à la Fraternité”. 20 ans après, nous avons souhaité savoir où ils en étaient.

Depuis 1999, vous êtes engagés l’un et l’autre, et souvent ensemble, dans la défense des trois termes de la devise républicaine, en insistant sur leur caractère indissociable. Pouvez-vous nous en donner les raisons ?

Jean-Paul Delevoye : Dès l’aube du XXIe siècle j’avais le sentiment que, après trente années de croyance insouciante dans les vertus du seul progrès économique, notre société entrait dans une grave crise de sens, en raison de la régression de toutes nos institutions socialisantes, qu’il s’agisse du travail, de la famille, des croyances religieuses ou des idéologies politiques.
Or, ne croyant plus en un destin collectif, chacun se replie sur sa survie et la préservation de ses intérêts. Le général de Gaulle le disait déjà d’ailleurs : “Lorsqu’il défend une cause, le peuple se transcende ; lorsqu’il défend des intérêts, il se déchire”.
La liberté se rétrécit, et on voit l’Homme bas- culer dans un esclavage moderne. Prenons l’exemple des nouvelles technologies : elles peuvent libérer, mais elles peuvent aussi forger des chaînes d’autant plus dangereuses qu’elles sont invisibles. L’excès d’informations sans tri, sans contrôle, peut manipuler nos com- portements, nos pensées. L’intégration dans des “réseaux de semblables” nous conduit à une lecture univoque du monde, au repli indi- viduel ou communautariste. C’est pourquoi, lorsque j’étais au Conseil économique, social et environnemental, j’avais mis en œuvre une démarche dénommée le “sommet des consciences”, pour rechercher collectivement ce qui pourrait restaurer un lien plus substantiel entre liberté et altérité, liberté et diversité, liberté et responsabilité.
De même sur l’égalité, faute d’une perception positive des autres, de leur potentialité, on reste attachés à une lecture statique de l’égalité comme s’il s’agissait seulement d’homogénéiser les droits. Alors que le véritable enjeu est d’offrir à chacun la possibilité d’aller au maximum de ses propres potentialités.
C’est pour ça que la fraternité est nécessaire. Elle n’a rien de compassionnel, c’est un projet politique. C’est elle qui donne un cap aux deux autres dimensions pour éviter leur enlisement. Elle permet de satisfaire la “gourmandise” du futur, sans laquelle, comme le dit Régis Debray : “Bien que l’espérance de vie aug-
mente, l’homme voit sa vie se réduire, parce que limitée au seul présent”.

Jean-Louis Sanchez : Je partage la vision de Jean-Paul Delevoye, car effectivement dès la fin du XXe siècle, tous les sondages révélaient déjà l’amplification d’une crise de confiance de nos concitoyens s’affichant dans diverses directions : l’avenir du pays, le voisinage, les institutions, les politiques etc. Mon engagement sur la fraternité est né à cette époque et a été renforcé par les études que nous faisions à l’Odas sur les enfants, les personnes âgées, les exclus, avec un constat commun : le caractère extrêmement pathogène du déficit des liens sociaux et des repères éducatifs. Comme l’a dit Jean-Paul, en glorifiant sans réserve depuis les années 1970 l’autonomie des personnes, on en a fait une fin en soi. Alors qu’elle devrait être avant tout une passerelle vers les autres, elle enracine l’individu dans son isolement et dans la peur de l’autre. Et aujourd’hui, la défiance se renforce et elle devient aussi nocive pour le vivre-ensemble que la progression du chômage et des inégalités. C’est d’ailleurs ce qui explique le retour en force des enracinements d’origine. Et partout la volonté de vivre ensemble s’efface dans les gestes de la vie quotidienne, dans les postures professionnelles, mais aussi dans le déclin de la responsabilité civique et de la démocratie.
C’est cette inquiétude qui m’a convaincu de la nécessité de rétablir une ambition collective, et de redonner tout son sens à la devise républicaine dans ses trois dimensions : mettre la liberté et l’égalité au service de la fraternité.

Pensez-vous que cette nécessité se soit amplifiée ces dernières années ?

J-P. D : Oui, je pense que la période est très inquiétante pour une grande partie de la planète ; car dorénavant c’est le système démocratique lui-même qui est en danger. On le voit aux États-Unis avec Donald Trump qui s’appuie sur des ressorts populistes contraires aux valeurs historiques du Parti Républicain. On le voit aussi en Europe ou en Amérique latine. Cela peut s’analyser comme une pathologie du pouvoir marqué par la disparition brutale des idéologies politiques qui avaient émergé après la guerre de 39-45 et qui reposaient sur un crédo mobilisateur : le progrès économique engendre le progrès social, le développement de la productivité engendre le développement des richesses collectives et individuelles. Aujourd’hui, faute d’ambition collective, c’est la dictature des émotions qui l’emporte sur la pensée critique. Ce qui me fait penser à ce que disait Churchill : “On se bat pour les prochaines élections, et pas pour les prochaines générations”.

J-L. S : Le besoin de fraternité est aujourd’hui renforcé par deux menaces qui nous paraissent de plus en plus perceptibles, celle du défi climatique et celle de l’amplification du terrorisme.
Sur le premier point, il m’apparaît indispensable de rappeler que, sans le souci de l’autre, de ses proches et de sa descendance, il sera difficile de surmonter toutes les contraintes que va nécessiter la transition écologique. C’est pour- quoi je pense que dans la définition du développement durable, il faut mettre en avant le développement humain, qui est une autre manière de définir la fraternité, comme condition du respect de l’environnement. C’est déjà dans la définition par l’ONU du développement durable, mais c’est rarement pris en considération sur le plan pra- tique. En ce qui concerne la sécurité, il me paraît évident qu’il n’y aura jamais de sécurité durable sans briser le discours de la haine et celui de la peur. Nous avons d’ailleurs lancé un nouvel appel à la fraternité (pour rappel le premier a été lancé en 1999) en 2015, à la suite des attentats de Paris, pour insister sur la nécessité de ce combat, en appréhendant la diversité non pas comme un handicap mais comme un atout déterminant dans un monde de plus en plus métissé.

Pourtant vous affirmez tous deux dans l’ouvrage que le moment est propice pour promouvoir des réformes de revitalisation de la citoyenneté et des liens sociaux. Pourquoi ?

J-P. D : Je crois qu’en tenant compte de la prise de conscience par tous les citoyens et les décideurs de la vulnérabilité de la nature et de ses conséquences pour l’homme, on peut réinventer la culture du pouvoir. Dès lors que la notion de fragilité est réintroduite dans les esprits, il y a une responsabilisation possible. Une sensibilité collective et individuelle (d’ailleurs renforcée par les attentats récents) peut faire naître une responsabilité nouvelle sur le plan politique. On l’a vu lors de la Cop 21 : les dirigeants ont su retrouver l’essence même de la Politique, c’est-à-dire, transformer les peuples par l’adhésion à une cause plutôt que de les laisser se déchirer sur la défense des intérêts.
D’autre part, on voit progressivement se dessiner une prise de conscience des conséquences destructrices de l’accroissement des inégalités. Si nous n’y prenons pas garde, les fractures de la société s’accroîtront, et nous aurons des chocs de générations au nom de conflits d’intérêts. Les jeunes ne voudront plus payer la retraite des personnes âgées, les bien-portants l’assurance maladie pour les malades... Comment penser face à de tels enjeux, que nous ne soyons pas capables de retrouver le sens de l’autre et le goût de l’action.

J-L. S : Je pense que ce mouvement de la société vers la fraternité s’est déjà considérablement développé localement. Contrairement à une vision pessimiste de notre pays on voit partout se concrétiser des initiatives d’engagement collectif. Il reste que celles-ci ne parviendront à engendrer un grand mouvement de résilience collective que si l’on parvient à rassembler toutes les énergies, celles du local comme celles
du national, autour d’un même objectif. C’est la condition pour parvenir le plus rapidement possible à une mobilisation de toute la société et non pas seulement des acteurs institutionnels. Car rien n’est plus dangereux que de rechercher la source de l’inaction dans le seul comportement des acteurs politiques. Quand la question de l’avenir de nos enfants se pose, chacun doit apporter sa contribution à la construction d’un autre monde.

Comment pensez-vous alors que ce mouvement se concrétisera dans les faits ?

J-P. D : Cela nécessite une réflexion sur la mobilisation des habitants. Car on a beau avoir une conscience, agir seul est souvent compliqué. La conduite du changement nécessite la mobilisation des groupes, qui facilitent l’adéquation entre l’opinion et le comportement. C’est là que le rôle des élus locaux est essentiel. Car c’est dans la proximité que l’on peut le plus efficacement donner l’occasion et la capacité aux citoyens d’être coacteurs, coproducteurs du futur, avec un politique dont le rôle est d’écouter pour mieux guider. D’ailleurs les expériences les plus encourageantes sont aujourd’hui issues d’une confiance entre les élus locaux, le mouvement associatif, et les habitants eux-mêmes. Mais cette relation de confiance doit s’établir partout. Aucune décision ne doit être prise sans débat préalable, aucun débat ne peut être utile sans pédagogie des enjeux. C’est ce que j’essaie de faire, avec la réforme des retraites dans laquelle je suis engagé aujourd’hui. Mais c’est aussi pour cette raison que je plaide pour que le plus tôt possible à l’école on enseigne aux élèves les caractéristiques de notre modèle de solidarité, de notre système de protection sociale, afin d’en montrer les vertus par rapport à d’autres systèmes moins solidaires.

J-L. S : Je pense moi aussi qu’il faut renforcer dans l’éducation la place des valeurs collectives, qui conditionnent l’épanouissement de chaque individu. C’est pourquoi parmi les 35 réformes que je propose, celle de redéfinir les contours de l’école pour qu’elle ne soit pas simplement un espace dédié aux savoirs et aux compétences, mais aussi aux repères collectifs. Je propose donc que l’école puisse accueillir les aînés du
quartier pour qu’ils partagent leur expérience avec les enfants et les jeunes. Mais aussi qu’elle s’ouvre aux initiatives du monde associatif lorsque celles-ci contribuent au soutien aux parents et aux familles... Je propose que les Journées citoyennes, qui ont fait la preuve de leur efficacité dans près de 1 500 communes aujourd’hui, soient initiées dans toutes les villes de France, car elles constituent à ce jour le levier le plus performant de mobilisation collective, quelque soit l’âge, l’origine, la culture de ceux qui y participent, comme l’a reconnu le Conseil d’État, dans sa récente étude sur la citoyenneté. Je propose que le service public soit le fer de lance du changement, en renforçant sa dimension missionnaire et en accueillant systématiquement et durablement des jeunes en service civique pour apporter une autre dimension qualitative. Mais je propose aussi des réformes institutionnelles indispensables sur le terrain de la démocratisation de la gouvernance, qu’il s’agisse de la protection sociale comme de la décentralisation. Et je pense que ces évolutions sont réalistes, car je crois avec Edgar Morin que “c’est dans les pires moments que le meilleur est possible”. ■


En 1999, le tout premier Appel à la Fraternité avec, déjà, Jean-Paul Delevoye, Jean-Louis Sanchez et René Lenoir.

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